Ce que Darwin n’avait pas prévu

Souleymane Diallo était planté depuis une bonne quinzaine de minutes sur le palier de sa porte d’entrée. Il était perdu dans ses pensées, tandis que sa main droite essayait d’introduire machinalement la bonne clé dans la serrure. Pourtant, l’affaire n’était pas très compliquée. Son porte-clés contenait seulement trois clés. Une pour la porte d’entrée, celle du tiroir de son bureau, et une clé pour la cave.

Il n’avait d’ailleurs pas réellement besoin d’ouvrir en utilisant la serrure, puisque la porte était équipée d’un système de reconnaissance par les empreintes et par la voix. Mais l’ouverture aurait entrainé la réponse automatique de la porte « PORTE OUVERTE » d’une voix mécanique et informatisée, qui n’aurait pas manqué de réveiller toute la maisonnée. Et il voulait absolument éviter cela. D’autant qu’il avait fait exprès de rentrer très tard après le travail, espérant trouver sa femme et son fils en train de dormir.

Dans ses pérégrinations, il repensa à sa journée au boulot qui  avait été exténuante. Il travaillait comme infirmier à l’hôpital Robert Debré. Deux enfants y avaient été admis aux Urgences suite à un accident de la route. Ceux-ci avaient commis l’imprudence de traverser la route précipitamment, juste avant le passage d’un bus automatisé. Ils faisaient partie d’un groupe d’élèves qui revenait d’une sortie scolaire à pied. Tous les bus de la capitale circulaient sans chauffeurs depuis 2043, équipés de systèmes de caméras et de détecteurs permettant une circulation fluide et sécurisée. Enfin, ça c’était la théorie. En pratique, lorsque des enfants imprudents déboulaient à toute vitesse, il arrivait qu’un choc se produise. Mais l’incident était si rare que lorsque cela arrivait, on ne pouvait en vouloir qu’aux parents, ou aux accompagnateurs imprudents qui avaient relâché leur surveillance.

Les deux  enfants souffraient de multiples fractures mais étaient hors de danger. Toutefois, Souleymane ne pouvait s’empêcher de se demander  ce qui serait arrivé si le freinage n’avait pas été immédiat.

«  Ouverture ! »

La voix de sa femme venait de résonner derrière la porte et cela le ramena brusquement à la réalité.

« PORTE OUVERTE » entendit-on en retour,  venant de la porte elle-même. La porte s’ouvrit doucement, et Souleymane vit apparaître progressivement sa femme, habillée d’un peignoir.

− Je peux savoir ce que tu fais ?!  Tu sais plus ouvrir une porte maintenant ? demanda-t-elle visiblement très agacée.

Souleymane ne prit pas la peine de répondre et rentra subitement, la forçant à s’écarter à son passage.

− Tu as vu l’heure qu’il est… Et tu sais très bien qu’Alpha a un sommeil léger. Je suis sûre qu’il va se réveiller avec le bruit de la porte.

« Raison de plus pour que tu te taises », pensa Souleymane sans le dire à haute voix.

− Ecoute, la journée a été longue ; je vais dormir.

− Tu étais où ?

− J’étais parti boire un verre avec les collègues après le travail. Je t’ai envoyé un message.

− Oui bien sûr. Tu as raison va dormir, répondit-elle ironiquement. C’est sûrement pour ça que tu ne m’as pas répondu toutes les fois que j’ai appelé . Et cette nuit , je voulais juste que ton fils entende ta voix avant de dormir.

Sur ce, elle alla dans la chambre à coucher et claqua la porte.

Souleymane se retrouva seul à l’entrée. Il retira son manteau, ses chaussures et se dirigea vers le séjour. Le clic-clac électrique était devenu son lit depuis  bientôt une semaine. « Position lit » dit Souleymane. Le clic-clac se défit doucement en faisant des cliquetis et bientôt il fit place à un lit confortable. Il s’y allongea sans même prendre le temps d’aller chercher des couvertures. Celles-ci se trouvaient dans la chambre à coucher et il ne voulait pas risquer d’engager une autre conversation avec sa femme.

C’était maintenant devenu un rituel, il alluma la télévision, et tomba sur le télé-achat. «  Vous voulez le meilleur, boostez vous grâce aux puces Kannjawou et votre vie deviendra une fête ! Finies les difficultés, devenez le meilleur dans tout ce que vous entreprenez ! Développez votre potentiel à l’infini grâce aux puces Kannjawou. » Des hommes en costume, au sourire éclatant expliquaient l’explosion de leur chiffre d’affaire,  des femmes refaites de la tête aux pieds racontaient leur vie insignifiante jusqu’à ce qu’elles découvrent les bienfaits de cette puce miracle, qui leur permettait de maigrir sans effort; des parents heureux à souhait décrivaient les progrès scolaires de leurs enfants ; un bébé de 9 mois prononçait distinctement le mot « crayon » en désignant l’objet du doigt sous les yeux émerveillés de ses géniteurs.

« Conneries, même les bébés maintenant ! C’est juste n’importe quoi !», pensa Souleymane, qui se dépêcha de changer de chaine. Cela faisait 5 ans que la société du québéco-haitien André Préval avait envahi le monde avec les puces intégrées à prix abordables. Et depuis, tout le monde se ruait pour en obtenir. Il espérait que sa femme n’avait pas entendu la télé, car c’était justement le sujet de leur discorde.

Mais c’était trop tard, sa femme avait bel et bien entendu la publicité à la télé, et cela lui avait redonné le courage de revenir à la charge. Elle déboula au salon et lança une couette sur lui.

− Pour te couvrir.

− Merci répondit-il, la fuyant du regard.

− J’ai discuté avec mes parents aujourd’hui. Ils sont du même avis que moi.

− Tes parents, répondit-il estomaqué, tu plaisantes ? Tu veux les mêler à notre vie maintenant ?

Cette fois il la regarda fixement.

− Il s’agit de mon fils, et je veux le meilleur pour lui. Si tu n’es pas disposé à lui donner les meilleures chances possibles, moi ce n’est pas mon cas !

− Je suis son père, ok ?! Et je refuse qu’on lui mette cette foutue puce.

Souleymane fit mine de se couvrir et ferma les yeux. Mais sa femme continua sans en démordre.

− J’avais rendez-vous avec le chef d’établissement aujourd’hui et si tu avais répondu à mes appels, tu aurais pu venir aussi. Il m’a montré ce dont il nous avait parlé au téléphone il y a une semaine. J’ai vu les messages, les mails, et commentaires sur les réseaux. Et il m’a montré la fameuse vidéo d’Alpha, en train de lire un texte en classe. Elle a été diffusée et ton fils est la cible de toutes les railleries.

− Et le coupable a été trouvé ? Le gosse qui a fait la vidéo ?

− Non, personne n’a voulu le dire ! s’exclama-t-elle. Mais, Souleymane, reprit-elle,  dans la vidéo Alpha n’arrivait même pas à dire le mot « crocodile » alors même que son voisin le lui soufflait. Son professeur, m’a dit que si on ne le boostait pas il aurait beaucoup de difficultés plus tard.

− Depuis que le collège nous a appelés c’est la même rengaine avec toi. Pourquoi vous en faîtes tout un plat ? Il est juste dyslexique, ma parole c’est tout !!! Comme moi je l’étais. Laisse-lui du temps et moi ici, le week-end je l’aide.

− Mais tu ne comprends pas ! Dans son école quasiment tous les élèves ont été « boostés » dès leur plus jeune âge. Ils savent lire, écrire, jouer au scrabble, aux échecs.  Notre fils est parmi eux comme un retardé, il a du mal à distinguer les lettres, et à la récré il veut jouer en courant partout !

− Mais putain, c’est un gosse bordel ! Il a le temps. Ces puces de merde qu’on fout dans leur cerveau,  elles transforment les gens. Y a plus d’enfance, plus de jeu, tout le monde doit être parfait, je ne peux pas le tolérer.

− Il ne s’agit pas de toi mais de ton fils, reprit-elle. Tu te fiches qu’il soit la cible de toutes ces railleries. Et demain, comment trouvera-t-il un travail s’il a moins de capacités que les autres ?!

− Ecoute, on ne va pas faire un prêt à la banque pour payer un truc qui va transformer mon fils en robot pathétique. S’il veut une puce à ses 18 ans, libre à lui. Toi et moi on n’en a pas et on s’en porte bien. Ce truc d’homo sapiens augmenté grâce à l’ l’intelligence artificielle, tu vois pas à quel point c’est vicieux. Si on tombe tous dedans, on…

−Arrête ! Je me fiche de tes théories philosophiques à deux balles. Tu es fermé et réfractaire à tous les progrès parce que tu as toujours peur. La preuve, tu as raté ton concours de médecine trois fois, et tu as fini par devenir infirmier, alors qu’en investissant ton prêt étudiant sur une puce tu aurais pu augmenter tes chances.  Mais aujourd’hui, nous deux on peut se permettre de donner à notre fils le moyen de corriger certaines choses dès le début et tu refuses !

Souleymane la regarda avec le plus grand mépris. Il se dit même à cet instant que s’il avait su qu’ils avaient des idées si différentes à ce sujet, il aurait réfléchi à deux fois avant de l’épouser.

Il fallait de toute façon l’autorisation des deux parents pour  intégrer une puce à un enfant mineur. Sa femme  le savait, d’où ses efforts désespérés pour le convaincre depuis une semaine. Le couple auparavant si uni se déchirait et aucun d’entre eux ne voulait lâcher le morceau.

Exaspérée, sa femme entreprit de retourner se coucher dans la chambre conjugale. Mais leur conversation avait réveillé leur fils qui débarqua dans le salon. Il se planta devant eux et leur dit d’une voix encore ensommeillée.

− Papa, s’il te plait, j’aimerais avoir une puce intégrée comme ça je pourrais avoir le silence intégré sur commande et je ne vous entendrai plus vous disputer.

 

FIN

Suggestions des internautes utilisées : intelligence artificielle ; crayon ; crocodile ; homo sapiens ; Kannjawou ; cyberharcèlement ; Diallo

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