La femme, le djinn et le sorcier

La femme, le djinn et le sorcier

En des temps immémoriaux, vivaient, dans le pays aujourd’hui connu sous le nom de Guinée, un paysan et sa femme. Tous deux étaient très pauvres et menaient une vie de labeur et de grande misère.

La femme du paysan donna naissance à une petite fille. Celle-ci était d’une grande beauté, et dès son plus jeune âge, elle fit la fierté de ses parents. Ces derniers ne cessaient de lui répéter qu’elle ne pourrait finir dans la pauvreté, car Dieu l’avait dotée d’un charme sans égal qui lui donnerait accès à tout ce qu’elle désirerait.

En grandissant, la jeune fille attisa toutes les convoitises. Mais chaque fois qu’un homme se présentait pour demander sa main, ses parents le refusaient, attendant qu’un homme plus riche se présente.

Un jour, la jeune fille alla se promener dans la forêt pour aller chercher du bois pour le feu. Alors qu’elle avançait dans les sentiers de cette forêt qu’elle connaissait par cœur, elle sentit une présence juste derrière elle. Prenant peur, elle se retourna vivement, le cœur battant. Elle tomba nez à nez avec une créature effrayante, qui avait des yeux de chat, un nez inexistant, une énorme bouche noirâtre. Il était poilu sur l’ensemble du corps et possédait une queue qui battait de droite à gauche. La jeune fille reconnut ce contre quoi les aïeux les avaient toujours mis en garde : un djinn, un esprit habitant dans la forêt, venu sans nul doute pour la dévorer.

La jeune fille voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le djinn lui dit alors:

− N’aie pas peur, je ne suis pas venu te faire du mal. Tu es la créature la plus jolie qu’il m’ait été donné de voir. Je voudrais faire de toi ma femme. Je peux te donner tout ce que tu désires avoir sur Terre. Tu n’auras plus jamais à noircir tes doigts de saleté, à nettoyer le sol, jamais plus tes pieds nus ne seront écorchés par des chemins escarpés. Je ferai de toi une reine dans un palais et tu auras une vie resplendissante à mes côtés.

Terrorisée la jeune fille  se précipita vers sa maison sans se retourner, s’attendant à être attrapée par le monstre à chaque enjambée.

Lorsqu’elle arriva devant leur vieille bicoque, elle s’effondra sur le sol. A son réveil, ses parents inquiets la sommèrent de leur expliquer la raison de son état. Elle partagea donc le récit de son aventure. Frappé de frayeur, son père décida de protéger la fille en la mariant au plus vite. Il chercha dans les villages alentours qui était l’homme le plus à même d’épouser sa magnifique fille. Dans un village proche, il trouva un homme qui possédait des terres et du bétail. Cet homme n’avait pas encore de femme et en désirait une. En voyant la jeune fille, il tomba amoureux dès le premier regard, frappé par son élégance naturelle et ses belles manières. Le mariage fut conclu le soir même.

***

Contente d’avoir trouvé un mari aussi important dans sa condition, la jeune femme ne repensa plus à sa mésaventure dans la forêt. Mais alors que son horizon semblait s’éclaircir, les villageois durent faire face à une sécheresse sans précédent. Pas un nuage dans le ciel, pas une seule goutte de pluie ne tomba cette année-là. Les bêtes assoiffées moururent les unes après les autres, les terrains desséchés ne donnèrent aucune culture exploitable. Le mari, totalement ruiné , dut partir travailler dans d’autres villages offrant ses bras pour construire des cases ou pour faire fondre le fer.

La femme faisait bouillir des racines pour le seul repas du jour. Elle pleurait chaque soir  sur son existence misérable et se demandait comment il était possible qu’une femme telle qu’elle puisse vivre dans des conditions aussi exécrables et être encore plus pauvre qu’elle ne l’avait été enfant.  Elle se rappelait les paroles du djinn dans la forêt une année auparavant, et finit par se dire que si les hommes étaient tous voués à la déchéance, le djinn, lui, pourrait lui accorder la vie qu’elle méritait.

Un jour, profitant de l’absence de son mari, elle retourna dans la forêt, à l’endroit où elle avait rencontré l’étrange personnage. Sur le lieu de leur rencontre, elle trouva une cabane en bois.  Elle pouvait voir surgir une fumée blanche montant vers le ciel, sortant par une fenêtre minuscule. Intriguée, la femme voulut entrer, espérant trouver le djinn à l’intérieur.

Alors qu’elle s’apprêtait à toquer, elle entendit une voix d’homme clamant :

− Entre Telle, fille d’Untel ! Et dis-moi ce que tu veux.

Tremblante, elle entra et vit, assis sur le sol, un homme vêtu d’un chapeau de prière et d’un boubou. Une barbe entièrement blanche pendait de son menton et laissait entrevoir plusieurs colliers de coquillages. La jeune fille comprit qu’elle avait affaire à un sorcier, un connaisseur de l’invisible, qui vit entre le monde des hommes et celui des esprits.

− Maître, je suis venue dans cette forêt à cet endroit précisément, il y a quelque temps. J’ai vu  un djinn effrayant. Ce dernier a offert de m’épouser et de me faire vivre dans l’aisance, mais j’ai eu peur. Je veux désormais le retrouver, car cette vie de restriction me consume.

A ces mots, les yeux du sorcier se révulsèrent et  il prononça ces mots, sur un rythme saccadé :

− Puiriri Puarara, par celui qui nous tient en vie et nous fait partir, un djinn très puissant, de toi s’est épris…Puiriri Puarara, mais loin tu t’es enfuie…Seul un sacrifice peut vous réunir. Puiriri Puarara, trois de tes enfants tu devras donner, au pied du plus vieil arbre de la forêt, tu devras déposer…Puiriri Puara, le jour de leur naissance, sans que quiconque ne t’ai démasquée.

Il s’arrêta et sembla sortir d’une transe.

− Maintenant femme va- t’en, lui ordonna-t-il sèchement.

La jeune femme sortit de la case en courant. Les paroles du sorcier la hantèrent durant tout le trajet du retour. Elle n’avait pas le choix. Continuer de vivre ainsi, ou enfin accéder au bonheur loin de cette disgrâce quotidienne. A quoi bon avoir des enfants avec ce mari minable, puisqu’il serait, de toute façon, incapable de les nourrir décemment.

****

Les mois passèrent. La femme sut, à la disparition du sang menstruel qu’elle était grosse. Elle le cacha à son mari, et accoucha en son absence. Pour ne pas voir le bébé,  elle le mit tout de suite dans un panier et le transporta dans la forêt. L’arbre le plus vieux était connu de tous, adoré par certains peuples, il  portait les marques de rites divers et variés. Elle déposa le panier au pied de son tronc et partit sans se retourner.  Une année plus tard, à nouveau enceinte, elle renouvela l’expérience, et l’année qui suivit également.

Le soir du  troisième sacrifice, elle se coucha dans son lit, se demandant ce qui allait advenir. Le mari rentra, épuisé par une journée de travail harassant. Il se coucha près d’elle et s’endormit aussitôt profondément, ronflant tel un phacochère.

C’est alors que retentit un bruit sourd, et la porte de la case tomba. Une voix tonitruante se fit entendre.

− Qui donc m’a appelé en ce lieu? Qu’il se présente ou qu’il meurt sur-le-champ !

Bien qu’apeurée, la femme se présenta à lui.

− Je te reconnais femme, il y a de ça quelques années, j’ai offert de t’épouser. Mais tu en as voulu un autre !

− Je le reconnais, répondit-elle, mais regarde dans quelle ignominie je vis aujourd’hui. Je veux maintenant avoir tout ce dont j’ai rêvé. Si tu veux de moi, je serai ta femme à compter de ce soir.

− Que veux-tu alors faire de ton mari ? demanda l’esprit. Je ne peux prendre pour épouse celle d’un autre.

− Fais de cet imbécile ce qu’il te plaira.

Là-dessus, le djinn sortit une scolopendre dont la tête touchait la queue, si bien qu’il avait une forme arrondie, et le posa sur la jambe de l’homme qui dormait profondément. Le mille-pattes mordit l’homme qui mourut sur le coup.Le djinn prit la femme dans ses bras et vola dans les airs à la vitesse de l’éclair. Le voyage la fit perdre connaissance.

Elle se réveilla le lendemain, dans un lieu féerique. Elle était dans un palais dont les murs étaient faits de cristal. Les meubles étaient d’un luxe exaltant : des fauteuils brodés d’or et de rubis, des chaises incrustées de diamants, chaque pièce du palais était à couper le souffle. Elle était habillée de vêtements de soie qui changeaient d’aspect et de couleur toutes les heures. Quand elle faisait le vœu de boire ou de manger un mets, le djinn se volatilisait et lui apportait en quelques minutes ce qu’elle avait demandé. Si elle voulait acquérir un bijou quelconque, quel que soit le pays du monde, il allait le chercher et revenait le lui offrir. Elle avait en sa possession des tuniques en  satin venant de Moldavie, des escarpins incrustés de saphir fabriqués en Inde, des diadèmes en émeraude en provenance de Chine, et d’innombrables autres objets de valeur.

***

Les années passèrent. La femme appréciait cette vie de grâce, mais elle commençait à être rongée par la solitude. Elle avait toutes les richesses commençait à penser qu’elle avait donné les seuls enfants qu’elle n’aurait jamais, et maintenant, ce djinn ne pouvait satisfaire son désir de maternité. Il ne pourrait jamais lui apporter une descendance. Pour cela, il lui fallait un être humain. Elle avait désormais assez de richesse dans le palais pour les dix générations à venir. Elle n’avait donc plus besoin de lui. Le seul qui devait connaître le moyen de se débarrasser du djinn n’était autre que le sorcier de la forêt.

Un beau matin, elle demanda alors au djinn mille objets précieux qu’il devait trouver dans quarante pays différents, afin de la satisfaire. Celui-ci s’exécuta sans demander son reste. S’assurant ainsi une longue absence de son mari, elle quitta le château. Elle rejoignit alors la forêt et retourna sur le lieu où autrefois elle avait vu la cabane. Celle-ci était toujours là. La femme s’apprêtait à toquer quand elle entendit la voix du sorcier :

− Entre Telle, fille d’Untel et dis-moi ce que tu veux !

Elle prit une profonde inspiration et entra.

Elle s’assit et conta son histoire :

− Maître, j’ai appelé le djinn, en donnant trois enfants en sacrifice. Il est venu et m’a donné tout ce qu’on peut imaginer de beau, de source de jouissance sur cette Terre. Mais le temps passe et je me rends compte que j’ai besoin d’enfanter. Avoir une descendance avec laquelle je jouirais de tous ces biens. Il ne pourra jamais m’apporter cela, alors je veux un moyen de me libérer de lui.

Tout comme la première fois, les yeux du sorcier se révulsèrent. Et il prononça ses paroles sur un rythme endiablé :

− Puiriri Puarara,  Par celui qui nous tient en vie et nous fait partir…Puiriri Puarara, si tu veux de ton époux te séparer, une hyène tu devras lui faire manger…Puiriri, Puarara, dans la meute, tu devras repérer, la plus bête de toutes, pour la préparer.

Il revint à lui et lui ordonna de quitter le lieu au plus vite.

Le lendemain, la femme demanda à son mari djinn de lui apporter une vache. Il lui en ramena une, quelques minutes plus tard. Puis, elle le chargea de lui apporter mille autres objets précieux venant de quarante autres pays. Il disparut sans un mot, laissant la femme seule dans le palais. Elle égorgea la vache et en  mis des morceaux dans un grand sac. Elle se précipita alors vers les plaines et éparpilla la chair. Elle se cacha derrière un arbre et attendit la venue des hyènes. L’une d’elles apparut, attirée par l’odeur. Cette dernière appela le reste du groupe et toutes se précipitèrent pour déguster ce repas bienvenu. Toutefois, à chaque fois que la première arrivée voulait prendre une bouchée, une congénère lui disait :

− Regarde là-bas, il y a un morceau plus gros encore !

L’hyène se retournait et l’autre dévorait le morceau convoité. Ce manège se répéta, tant et si bien , qu’au final, cette hyène fut la seule à avoir le ventre vide.

La femme reconnut alors, la plus bête du groupe et lui  jeta une pierre sur la tête qui la tua sur le coup. Les autres hyènes apeurées, fuirent les lieux à toute vitesse.

En rentrant le soir avec tous les objets demandés, le djinn constata que la table était servie. Sa femme, parée de ses plus beaux atours, lui demanda de s’asseoir.

− Mon cher mari, depuis que je suis à tes côtés, tu as fait de moi une reine parmi les reines, une femme qui a tout ce qu’elle désire posséder ; je veux ce soir te remercier. Ce matin, rappelle-toi , je t’ai demandé de m’apporter une vache. Je l’ai préparée pour toi avec tout mon amour.

− Ma femme adorée…Jamais je n’aurais voulu que tes mains se souillent à nouveau pour un travail quelconque. Mais je mangerai ce plat avec le plus grand des plaisirs, car je sais que tu le fais en signe de gratitude. Puissent tes actes être récompensés à leur juste valeur.

A ces mots, il prit une grande bouchée du plat, puis une autre. Voulant en prendre une troisième, sa main se figea ; il s’arrêta net et fut pris de haut-le-cœur. Il voulut crier mais aucun mot ne sortit de sa bouche. La femme le regardait fixement  le cœur battant à tout rompre. Le djinn tomba sur le sol, pris de spasmes incontrôlables, et soudain, son corps entier explosa dans un nuage de fumée.

Aucun mot existant ne serait assez fort pour exprimer la joie que ressentit la femme à cet instant. Enfin, elle pouvait avoir l’existence tant rêvée. Le palais contenait des trésors que même une vie entière ne lui permettrait de compter. Elle se mit à danser et chanter son exaltation !

Tout à coup, elle constata une chose étrange : les murs du château commencèrent à fondre, le cristal se transformait en une eau ruisselante. Au fur et à mesure que les murs se liquéfiaient, les eaux s’écoulaient en emportant les bijoux, les chaussures, les vêtements,  les uns après les autres. Elle tenta de les rattraper et c’est alors qu’elle remarqua des pustules qui poussaient sur ses bras, ses jambes et qui finirent par envahir son visage. Elle eut envie de hurler, mais de sa bouche, sortirent des mouches, des scarabées et des cloportes par centaines.

Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Paniquée, elle entreprit de se rendre auprès du vieux sorcier de la forêt. Lui seul pouvait lui venir en aide.  Elle avait pourtant fait tout ce qu’il lui avait dit!

Arrivée sur les lieux, elle ne trouva ni cabane, ni sorcier, juste des arbres, et une forêt totalement vierge. Comment était-ce possible ? On ne pouvait effacer les traces d’une construction aussi rapidement, en tout cas un être humain ne le pouvait ! Un être humain, non …Mais un djinn le pouvait à coup sûr. C’est alors qu’elle réalisa soudainement que le sorcier ne pouvait être nul autre que le djinn lui-même. Par un enchantement, il avait pris forme humaine. C’était maintenant évident !  Il lui avait donc fait payer son affront en lui demandant un sacrifice, puis l’avait prise pour femme et avait tout fait pour la satisfaire. Mais alors, était-il réellement mort?

La femme ne pouvait savoir que, choqué et affligé d’apprendre qu’elle voulait attenter à sa vie malgré tout ce qu’il avait fait pour lui offrir le plus fastueux des quotidiens,  le djinn avait décidé de se laisser tuer. Il lui avait cependant jeté un sort terrible avant de mourir.

Un désespoir sans nom la saisit. Consternée,  rongée par la rage et le chagrin, elle pleura toutes les larmes de son corps. Elle se lamenta tant et si bien que son corps se vida progressivement de toute substance de vie. Bientôt, elle ne fut plus qu’une pierre inerte.

Les saisons ont passé, mais le temps a conservé des traces de la jeune femme. Aujourd’hui encore, nous pouvons observer les vestiges de son corps pétrifié. Ils forment une montagne qui se dresse sur les plaines de la Guinée. Cette montagne est appelée Dame du Mali.

FIN

Auteure : Naima S.A. Diallo

 Note: les éléments suggérés par les internautes figurant sur le conte: un djinn, une humaine machiavélique qui veut profiter de la puissance d’un djinn, une scolopendre ronde, une hyène très bête , un bébé, un arbre millénaire, la dame du mali en Guinée

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